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Beautiful Dreamer

© nibreh

« Étais-je un philosophe chinois en train de rêver qu'il était un papillon, ou bien un papillon en train de rêver qu'il était un philosophe chinois ? »
  • Dan Simmons, d'après Zhuangzi


  • Katsu Hoshi - Beautiful Dreamer - Main Theme



Uruseï Yatsura 2 : Beautiful Dreamer - 1984
Réalisateur : Mamoru Oshii
Compositeur : Katsu Hoshi
D'après l'oeuvre de : Rumiko Takahashi
Directeur Artistique : Rumiko Takahashi
Scenario : Mamoru Oshii
Production : TOHO



Beautiful Dreamer est édité dans un coffret DVD chez KAZE





PREMIÈRE PARTIE - A SUIVRE PROCHAINEMENT

1. URUSEI YATSURA DE RUMIKO TAKAHASHI

Le monde folklorique de Urusei Yatsura est apparue en 1978 sous la plume de la populaire et non moins talentueuse Rumiko Takahashi, surnommée à juste titre dans ce pays où le soleil se lève : la princesse du manga (1). Mélange subtil et farfelu de comédie sentimentale quelque peu potache et de fantastique débridé d'inspiration mythologique, la série repose sur un comique de situation burlesque et déjanté, tout en faisant appel au comique de caractère propre à chacun de ses protagonistes - une galerie de personnages délurés aux gimmick bien spécifiques à l'humour graphique japonais.

Si science-fiction et érotisme il doit y avoir, c'est avec la figure emblématique de Lum - plus connue sous le nom de Lamu dans la langue de Molière - que nous le trouverons. Charmante extraterrestre Oni (2) de la planète Uru, aux cheveux verts (3), en bottes et bikini tigrés ultra-sexy, volant à toute allure et vive comme l'éclair - au propre comme au figuré – elle est celle qui dans son insouciante maladresse et son ingénuité légendaire viendra secouer le quotidien de nos chers terriens - et en particulier d'Ataru - en provoquant de gros dégâts d'ordres cataclysmiques.

Parlons-en d'Ataru, antihéros par excellence, idiot irresponsable, débauché et lubrique, le sort de l'humanité va très vite reposer sur ses épaules malchanceuses lors d'un défi organisé entre terriens et Onis afin d'éviter l'invasion imminente de ces derniers. Mais suite à un malencontreux quiproquo - qui ne sera pas du goût de Shinobu, sa supposée future fiancée - il se retrouvera être officiellement le « darling » de notre chère Lamu, fille du représentant Oni sur Terre.

Et c'est ainsi que la libido plus que prononcé d'Ataru provoquera la jalousie exacerbée de ses deux prétendantes, mais aussi celle de ses camarades qui n'auront d'yeux que pour Lamu, cette dernière embarquant ce joli petit monde dans des aventures toutes aussi extravagantes que désopilantes, faisant intervenir l'extraordinaire au sein de l'ordinaire.

  • (1) Auteure entre autre de Ranma 1/2, Maison Ikkoku (Juliette, je t'aime) et plus récemment Inu-Yasha, elle est la femme mangaka la plus riche et la plus célèbre au monde. L'édition française d'Urusei Yatsura est disponible en 18 volumes chez Glénat.
  • (2) Démon de la mythologie japonaise semblable aux ogres dans leur apparence.
  • (3) Les couleurs spécifiques à Lamu sont apparues lors de l'adaptation en dessin animé du manga original, celui-ci étant à l'origine en noir et blanc.




2. MAMORU OSHII, LE DISSIDENT EN PASSE D'ÊTRE UN AUTEUR

Comme c'est souvent le cas dans l'industrie nippone, suite au succès du manga papier, Uruseï Yatsura se verra rapidement adapté en série animée par le célèbre studio Pierrot (4). Coïncidence hasardeuse, notre poète visionnaire s'est occupé un temps de cette adaptation pour le petit écran, réalisant ainsi une centaine d'épisodes avant d'être chargé de mettre en chantier deux longs métrages d'animation en parallèle à la série. Si le premier, Only You (1983), reste anecdotique de l'aveu même du réalisateur (simple épisode à durée rallongée), le second, poétiquement intitulé Beautiful Dreamer (1984), sera marqué de l'empreinte indélébile d'un auteur génial en devenir.

En effet, avec un délai très serré sur le timing pour la sortie du film, les producteurs donneront carte blanche à l'apprenti cinéaste et ce sans qu'il n'y ait eu au préalable de réunions concernant l'approbation de l'auteure Rumiko Takahashi à propos du script que va nous pondre un Mamoru Oshii très inspiré. Celui-ci n'hésitera pas à s'affranchir de son expérience « à la chaine » sur les épisodes télévisuels (sur lesquels il commençait déjà, semble-t-il, à prendre quelques libertés), pour trancher radicalement avec la niaiserie sentimentale de la série, et livrer au spectateur un long métrage mature et intelligent, quitte à décontenancer l'aficionado en route.

Il finira par insuffler dans Beautiful Dreamer bon nombre de ses parti-pris esthétiques et de ses préoccupations personnelles - récurrences stylistiques et thématiques de sa filmographie à venir - tout en conservant un équilibre astucieux avec l'esprit déraisonné et fantastique de la franchise dont il est fortement imprégné depuis quelques années maintenant. Première œuvre caractéristique du cinéaste donc, qui à travers sa formation au sein des studios d'animation allait trouver sa vocation première en devenant par la suite indépendant.

  • (4) Pierrot est un studio de films et séries d'animation japonais fondé en mai 1979 par Yūji Nunokawa et d'anciens membres du studio Tatsunoko dont Hisayuki Toriumi et Mamoru Oshii (source wikipedia). Célèbre pour ses séries originales tel que Les mystérieuses cités d'or, Pierrot est également à l'origine de l'adaptation en animé de nombreux mangas à succès des trente dernières années (Max & compagnie, Great teacher Onizuka, Bleach ou encore Naruto). Pour l'anecdote, ce fut sur la base d'un mensonge concernant son expérience professionnelle dans le domaine de l'animation que Mamoru Oshii fut recruter au sein du studio Tatsunoko où il fit alors ses première armes, avant de fonder le studio Pierrot avec ses camarades.

3. UN RÊVE ÉVEILLÉ

« Nous sommes de la même étoffe que les songes,
Et notre vie infime est cernée de sommeil. »

  • William Shakespeare, The tempest. Mamoru Oshii aussi, via l'énigmatique chauffeur de taxi dans Akai Megane - The Red Spectacles

Pour ceux qui seraient réfractaires à l'exigence - en apparence seulement - du cinéma de Mamoru Oshii, le charme exubérant de Beautiful Dreamer reste une excellente introduction au monde intérieur d'un artiste alors en plein essor, et qui donne ici libre court à sa créativité et à ses représentations filmiques. Car il se dégage de la première vision de Beautiful Dreamer une fraîcheur si intense, un incroyable sentiment de liberté, manifestés par le souffle d'une narration à l'imagination débordante, par l'inventivité de ses expérimentations formelles, et par l'habilité avec laquelle ses artifices de mise en scène viennent s'imbriquer dans le récit.

Mais sous quel angle d'attaque aborder un scénario si surprenant de bout en bout ? Pourquoi d'ailleurs vouloir décortiquer un film si ce n'est pour en dénaturer son enchantement premier et ses effets de surprises ? C'est que Beautiful Dreamer contient son lot de scènes mémorables souvent associées à une profusion de concepts métaphoriques, qu'il s'agisse de se perdre dans un dédale de ruelles aux carillons volants - instant de pure poésie - ou bien encore - dans une séquence déconcertante au lyrisme littéralement renversant - de s'envoler au dessus d'une ville reposant sur la carapace d'une tortue géante cosmique (5). A l'humour rocambolesque de la série se greffent ainsi les visions fantasmagoriques du cinéaste, qui sur la base d'une thématique prédisposant à la rêverie poétique - et virant au délire quasi-surréaliste - propose quelques considérations sur la structure du temps et sur notre rapport au réel (6).

L'action prend place au lycée Tomoboki, la veille de sa fête annuelle. Cela fait plusieurs jours que nos énergumènes - animés d'une allégresse qui n'est plus à démontrer - s'affairent à disposer un tank au milieu d'une salle de classe déguisée pour l'occasion en stand à l’effigie du nazisme (7). Tandis que disparaissent mystérieusement les habitants, un sentiment de déjà-vu va s'installer progressivement. C'est ainsi que l'irréalité fait irruption au coeur d'un quotidien qui se répète inlassablement (8), avant que n'intervienne la figure mythologique à l'origine de ces illusions oniriques : Mujaki, le démon des rêves.

Dans sa première partie, Mamoru Oshii distille une atmosphère angoissante liée à l'impression d’inquiétante étrangeté qui résulte parfois de la fatigue, de la répétition, du stress. Celle-là même qu'il éprouvait au sortir de ces journées harassantes dans les studios d'animations, et qui entoure d'une aura énigmatique des détails auparavant anodins (9). Et c'est sur l'écran de nos fantasmes que le génie nippon va projeter cet état modifié de conscience, qui rend la perception flottante et les sens déréglés. Un état confus proche de celui d'un rêve éveillé, vécu comme tel par les personnages de la diégèse et par le spectateur lui-même. Un songe tenant malgré tout nos sens en éveil car suggérant lui-même du sens, l'ensemble de cet univers parvenant à susciter une exaltante jubilation et un profond ravissement.

Soutenu par un rythme haletant et par la frénésie de ses personnages, Beautiful Dreamer réussit au final le pari de happer le spectateur dans un tourbillon de sentiments multiples, une palette d'émotions aussi variée que l'enchevêtrement de ses péripéties et aussi vaste que ses déambulations mentales, à l'image des réveils successifs d'Ataru qui sont ici autant de rêves gigognes que de fins alternatives au film.


  • (5) La tortue, symbole de représentation de l'univers, est le cosmophore, support du monde et gage de sa stabilité dans de nombreuses mythologies (indiennes, chinoises et japonaises). (Dictionnaire des symboles, Robert Laffont) Par ailleurs, cette scène rappelle le film Dark City réalisé par Alex Proyas en 1998.
  • (6) Il y sera fait mention de la légende d'Urashima Tarô, pêcheur qui ayant sauvé une tortue s'avérant être la fille du Roi des Océans, sera invité à séjourner dans le Palais sous-marin de ce dernier. De retour sur la terre ferme quelques semaines plus tard, il mourra subitement de vieillesse : le temps s'était écoulé plus lentement sous la mer.
  • (7) Provocation naturelle chez un cinéaste fasciné depuis toujours par les machines de guerres, qui rappelle ici que son pays, le Japon, était allié au troisième Reich.
  • (8) Idée que l'on retrouve dans le film Un jour sans fin d'Harold Ramis (1993).
  • (9) dixit Mamoru Oshii dans le commentaire audio du DVD de Beautiful Dreamer.

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