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Sensations

© nibreh

«Il y a quelque chose qui peut s'appeler beauté cinématique. Cela ne peut être exprimé que dans un film, et cela doit être présent pour que ce film soit un travail de mouvement. Quand cela est bien exprimé, l'expérience d'une émotion particulièrement profonde sera présente à la projection. Je crois que c'est cette qualité qui fait que les gens viennent voir un film, et c'est l'espoir d'atteindre cette qualité qui inspire le réalisateur pour réaliser le film.»
  • Akira Kurosawa



A PROPOS D’INNOCENCE
  1. Affectivité
  2. De l'animalité au divin
  3. Spécificités
  4. Surface et profondeur
  5. Des sensations à la réflexion


AFFECTIVITÉ :

Assistant, spectateur solitaire, à la projection d'Innocence en 2004, mes sentiments furent envahis par un puissant affect. Submergé par les états émotionnels qu'il suscite, le film de Mamoru Oshii engendra en moi un trouble mêlant l'émerveillement et l'incompréhension. L'impossibilité de maitriser les multiples facettes d'un discours parfois abscons faisant appel aux mécanismes de la pensée (cognition) précèda ce moment où mes perceptions furent comme absorbées, laissant place à l'affectivité pure. Est restée gravé dans ma mémoire cette sensation de vertige devant la complexité narrative d'un univers qui m'était imposé, ainsi que ce flot d’images contemplatives au caractère hypnotisant, véritables métaphores poétiques combinées à une musique transcendantale.

Les altérations de l'esprit provoquées par la vision d'une telle oeuvre renforça de nouveau ma passion pour le réalisateur. C'est cette faiblesse face à l’impalpable, comme si l’on cherchait désespérément à se souvenir d’un rêve, qui rend le cinéma d’Oshii à la fois si fascinant et inquiétant.


DE L’ANIMALITÉ AU DIVIN :

Variation autour du célèbre Ghost In The Shell, Innocence est sans aucun doute le film somme d'un cinéaste à son apogée, un film monumental pour lequel Mamoru Oshii dépensera une énergie créative considérable (5 années de travail). Mamoru Oshii ira jusqu'à dire s'être épuisé à la tache.

"Lorsque la production m'a proposé le projet, j'ai réfléchi pendant deux semaines chez moi. Je n'ai jamais conçu Innocence comme une suite de Ghost in the Shell. En fait, j'avais une dizaine d'idées, liées à mes réflexions sur la vie, à ma philosophie, que je souhaitais intégrer dans un film. J'ai pris Innocence comme un défi technique à relever, je voulais repousser les limites du film d'animation, répondre à des questions personnelles, tout en intéressant le spectateur. Pour Innocence, j'ai eu un budget plus important que sur Ghost in the Shell. J'ai eu aussi plus de temps pour le préparer. Malgré cette ampleur économique, cette profusion de détails, toutes ces nuances, je me disais qu'il fallait que je raconte une histoire intime."
  • Mamoru Oshii - Dossier de presse INNOCENCE, Festival de Cannes 2004

Il y est question de gynoïdes suicidaires auxquelles on aurait insufflé l'âme d'innocentes fillettes. Sur la base d'un polar mélancolique, Oshii confronte notre conscience et notre humanité à des questionnements allant de l'animalité au divin dans un futur toujours aussi abstrait de réseaux numériques et de piratages informatiques. Des séquences entières sont tétanisantes de beauté plastique et de lyrisme baroque, et le film dans son ensemble demeure, avec ses citations abondantes, d'une profondeur vertigineuse telle qu'il est impossible d'en résumer tout les tenants et les aboutissants.

"Il n’y a pas d’êtres humains dans Innocence. Les personnages sont tous des poupées à forme humaine, des robots. Les hommes ont toujours créé des robots à leur image. Je me demande bien pourquoi. Il me semble en effet que le corps humain n’est pas la forme la plus adaptée pour les robots industriels, par exemple. Pourquoi les gens font-ils des choses aussi illogiques ?"
  • Mamoru Oshii - Dossier de presse INNOCENCE, Festival de Cannes 2004











SPÉCIFICITÉS :

Sur des thèmes proche de l'univers littéraire de Philip K.Dick, Mamoru Oshii actualise les questionnements originels en les transposant dans le domaine de la science-fiction. Ce genre, souvent considéré à tort comme mineur, est prétexte pour le cinéaste à des paraboles sur la valeur de notre identité psychique en rapport avec un réel matérialiste et désincarné. Si la science-fiction permet par extension d'exposer les enjeux politiques et technologiques de notre présent, l'ambition du cinéaste est donc d'interroger ce qui fait la singularité de notre conscience, ce qui caractérise notre humanité au sein de cet avenir fortement déshumanisé. On le sait, bien souvent les personnages d'Oshii semblent douter de leur existence, de leurs convictions, et baignent dans une atmosphère mélancolique sur fond de mysticisme.

Pour souligner son propos (ou pour mieux nous perdre), Innocence déborde de concepts et d'idées, tandis qu'une multitude d'archétypes y sont dissimulés. Ce n'est pas pour autant que les relations entre signifiants et signifiés ne forment pas un ensemble homogène et cohérent. Cette richesse sémiotique agit sur l'inconscient, aspire à une universalité, à un art sensitif et total, où la pensée se mêle habilement à l'émotion, et qui n'est pas sans rappeler le cinéma de Jean-Luc Godard dont Oshii ne nie pas l'influence :

"Personnellement, j'aime beaucoup les citations ; je me suis fait très plaisir avec Innocence. Avec notre budget et notre travail, nous avons pu obtenir une grande qualité d'image, contenant de nombreuses informations. Il fallait par conséquent que le texte soit aussi riche que le visuel. Cet amour des citations me vient de Godard. Le texte est très important pour un film - je l'ai appris de Godard. Le texte donne toute sa richesse au cinéma car le dessin n'est pas tout. Grâce à lui, les spectateurs peuvent faire leur propre interprétation. (...) L'image associée à un texte correspond à un acte d'unification qui renouvelle le cinéma, qui lui permet de prendre toute son expansion"
  • Mamoru Oshii - Dossier de presse INNOCENCE, Festival de Cannes 2004


SURFACE ET PROFONDEUR :

Si le discours politique et technologique peut nous rendre par moment étranger à la diégèse, tandis que les méditations métaphysiques et divagations philosophiques en rebuteront certains, l'ensemble est dominé par la forme d'un cinéma contemplatif, par la sensation de poésie pure qui s'en dégage. L'absence de didactisme, voire même la lenteur narrative d’Innocence, incitent le spectateur à se laisser porter par un spectacle avant tout onirique, une expérience affective se rapprochant d'une longue introspection initiatique teintée de mystères et d'abstraction. L'expérience est alors vécue autant comme un rêve éveillé qu'une expérience sensorielle et intellectuelle laissant place à la pensée et libre cours à de multiples interprétations. Une rêverie métaphysique en somme.

Mamoru Oshii précise lui même cette construction qui procède par couches et qui caractérise ses films dans AnimeLand numéro 93, avril 2002 :

"Si l’on compare mes films à un corps humain, je dirais par exemple que c’est plutôt le squelette qui m’intéresse. Néanmoins si je montre les os de manière brute (c’est un peu ce que j’ai fait dans Tenshi No Tamago - L'oeuf de l'ange, 1985), le public ne me suivra pas car personne n’a envie de voir un squelette. Par contre, si je rajoute des muscles, une peau, si l’ensemble devient présentable, le spectateur appréciera d'avantage ce que je veux exprimer, il y sera plus réceptif. Quand je montre mes films, certains spectateurs vont voir directement le squelette, d’autres uniquement la surface, d’autres encore, les deux. Et c’est là l’intérêt du cinéma : il y a plusieurs degrés d’interprétation."

C'est ainsi que, par delà les formes d’expressions lyriques empruntées par le cinéaste, par delà le caractère sibyllin de sa densité narrative, Innocence recèle de trésors insoupçonnable. Et tandis que son insaisissable beauté sommeille en nous telle une évidence, ce n'est qu'une fois que l'on s'éveille de ce songe qu'il devient possible d'évacuer le ressenti pour déceler, sous l'apparente opacité du scénario, le signifié et les multiples connotations qui s'y rattachent. Détecter ainsi l'énonciation masquée par le récit afin de percevoir dans son ensemble l'allégorie prophétique de l'auteur.


DES SENSATIONS A LA REFLEXION :

Possédant une forte liberté artistique au sein de l'industrie de l'animation japonaise, Mamoru Oshii est un artiste empreint de mélancolie, qui à l'image des chiens vagabonds et solitaires de ses films, erre à travers une humanité qui lui semble étrangère, posant sur le monde un regard distant et inquiet.

"Récession économique, licenciements massifs, criminalité... Nous vivons dans un monde effrayant et cruel. Je travaille depuis longtemps dans l’animation - un univers particulièrement dur - et, pour dire la vérité, je suis las des gens en général. Parfois, je me demande si je ne devrais pas couper tout contact avec les êtres humains et passer le restant de mes jours chez moi, à Atami, à me détendre dans les sources thermales. Je me sens vieux. Tous les jours, je dois me forcer pour aller travailler. C’est cette culture de la peur et de l’inquiétude dont je veux rendre compte de manière visuelle. Ce film parle de l’avenir de l’humanité, un sujet qui me passionne."
  • Mamoru Oshii - Dossier de presse INNOCENCE, Festival de Cannes 2004

Innocence est le film où la réflexion de l'auteur à propos de l'avenir, de l'humain, se veut la plus intime, la plus poussée. C'est une oeuvre ambitieuse et excessive qui parvient à toucher le spectateur ému par tant d'intensité, émerveillé par cet édifice d'une bouleversante froideur et d'un lyrisme rare.

Cette introduction générale et quelque peu subjective, si elle n'entre pas dans les détails, est une porte d'entrée à l'univers d'un artiste singulier. Je vous invite à lire le premier paragraphe de l'article intitulé «Oshii, rêve et réalité» de Jean-Baptiste Bourgoin disponible dans la rubrique Téléchargement, et qui vient compléter avec justesse mon propos, et dont voici un extrait :

"Deux choses frappent à la vision d'un film de Oshii. La première c'est la dimension «plastique» de ses films. La seconde c'est l'absence de «didactisme». Le film ne vient jamais à nous, nous devons aller vers lui. Pour les personnages d'Oshii il n'y pas de spectateurs. Oshii joue toujours le risque de perdre le spectateur, le faire sentir étranger au film. Mais si la dimension plastique, sensorielle, est si forte dans ses films, c'est justement pour éviter cela. Une fois nos sens, notre corps, captés par le film, nous n'assistons plus au film, mais nous le vivons. Dès lors cette absence de didactisme, ce réalisme des dialogues, des situations, devient nécessaire pour que nous ne retournions plus à notre statut de spectateur. Arrêtez-vous dans la rue et regardez tout ce qui se passe autour de vous. Abandonnez votre corps à ce que vous percevez. C'est ce que vous sentirez à la vision d'un film d'Oshii. Ce moment où les couleurs, les mouvements, les formes, les matières, les sons captent votre corps. Ce moment où la réalité devient rêve, et le rêve, réalité. Ce moment où vous ne distinguez plus ce que vous percevez de ce qui est perçu. La porte d'entrée dans un film d'Oshii sont les sensations. La réflexion sur un film d'Oshii ne peut venir qu'une fois que votre corps s'est intégré à l'image et au son perçu."


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