Accueil

Actualités

Téléchargement

Liens

Forum

A propos

 



Rechercher sur le site

Contact : oshiimamoru[at]free.fr

Adresse de redirection :
mamoruoshii.siteperso.net


Recevoir l'actualité :

Le cyborg animé

© nibreh

Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?

  • Alphonse De Lamartine


  • Kenji Kawai - Night Stalker







Sommaire :
  1. - L'esprit dans la machine
  2. - Réminiscence émotionnelle
  3. - Spiritualisme Cybernétique
  4. - Le cyborg animé

1. L'ESPRIT DANS LA MACHINE :

En 1995, Mamoru Oshii réalise Ghost In The Shell, œuvre emblématique possédant ce statut de film culte que certains passionnés occidentaux lui attribuèrent. Ce qui renforça en particulier la fascination pour ce film est sans conteste la signature personnelle de Mamoru Oshii qui, par un regard distant et neuf imprimé de mélancolie lyrique et de métaphysique, faisait de son œuvre le nouveau manifeste du film d'anticipation par excellence pour toute une génération de cinéphiles et d'initiés, férus ou non de science-fiction et de mangas.

Faisant partie de la mouvance cyberpunk, le script de Ghost In The Shell n'est pas sans rappeler celui du Blade Runner de Ridley Scott (1982), adaptation d'un roman de Philip K.Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?. En sus de l'atmosphère sombre et d'errance propre à l'esthétique des films noirs, le tout appuyé par la description réaliste d'un futur proche, Blade Runner et Ghost In The Shell partagent ainsi quelques thématiques similaires. Ne serait-ce que l'idée d'implants de souvenirs artificiels formant une conscience illusoire, mais également, et surtout, cette quête identitaire animant des personnages non-humains. On pense évidemment au réplicant Roy Batty qui, dans son combat face à une mort prédéterminée, finira par se montrer plus humain que l'humain au travers d'une empathie manifeste pour la vie.

Si Mamoru Oshii ne doit sans doute pas nier son inspiration pour l'oeuvre de Ridley Scott et pour celle de Philip K.Dick dans son ensemble, il n'hésitera pas à développer dans Ghost In The Shell une pensée bien plus vaste et plus nuancée qu'il n'y paraît en adaptant le manga de Masamune Shirow.

Ghost In The Shell est la lecture postmoderne d'une société technologique mettant en évidence les mutations qu'elle engendre, et exposant de biais certaines réflexions sur ce qui fait la réalité de notre psychisme en proie au doute dans un monde de plus en plus déshumanisé. L'univers cybernétique dépeint tend à l'automatisation des corps, et les limites distinguant les êtres vivants de l'artificiel y sont fortement floutées. Le concept de cyberespace (1), parabole de notre internet contemporain, est illustré via un réseau massif de communication numérique aux nombreux terminaux d'accès. Cette métaphore du cyberespace - cerveau planétaire où circule les informations, véritable tissu pensant et numérique - ainsi que l'hybridation généralisée entre organique et mécanique, intensifient la précarité des frontières séparant le matériel de l'immatériel, le concret de l'abstrait, le visible de l'invisible, l'actuel du virtuel. Et c'est dans ce contexte perturbant car parfaitement dénaturé, devenant la base d'un discours métaphysique et prémonitoire, qu'Oshii poétise une problématique spirituelle sur la dichotomie cartésienne corps / esprit.

  • (1) Cyberespace : ensemble de données numérisées constituant un univers d’information et un milieu de communication, lié à l’interconnexion mondiale des ordinateurs. Petit Robert. (Le terme est apparu pour la première dans le roman Neuromancien de William Gibson en 1983)





2. RÉMINISCENCE ÉMOTIONNELLE :

Ma première émotion devant un film de Mamoru Oshii remonte à la sortie en 1996 de Ghost In The Shell sur VHS. Diffusé sur une télévision d'un magasin spécialisé, une scène en particulier marqua mes esprits. Je vais tenter ici d'en retranscrire le souvenir émotionnel.

Il s'agit du combat d'une femme surpuissante seule face à un tank robotique insectoïde dans un musée désaffecté semblable aux ruines d'une arène. Dans ce grand espace vide abandonné, l'atmosphère y est aqueuse, gorgeant d'humidité. Les murs y sont ternes, la couleur ambiante bleuâtre et empreint d'une clarté blafarde. Malgré la froideur des lieux représentés, certaines images évoquent une relation quasi-charnelle, dans ces gros plans qui s'attardent sur le maniement des armes ou ceux sur les murs effrités par les balles. En instance d'une décision de la part du personnage, l'attente est prolongée par des plans fixes, obliques ou de plongée totale, et qui précédent les mouvements brusques de sa fuite, évitant derrière d'immenses piliers les tirs dévastateurs du tank. Ces instants de pauses à l'énergie contenue tels des soupirs, à l'image de ce chargeur tombant dans une flaque, fumant en consonance avec la musique, alternent avec ce jaillissement brutal de l'action par touches successives d'explosion de violence.

Le rythme ascendant de cette scène incroyable, construite en deux paliers distincts soulignés par une musique allant en crescendo, trouvera son aboutissement lors de la phase finale du combat. L'apparition des chœurs en thème musical coïncide avec ce moment où le corps, devenu invisible, effectue subitement un saut abrupt dont seules les gouttes d'eau soulignent la silhouette accompagnée d'un harmonieux mouvement de caméra avant de venir s'abattre sur la machine de guerre. Cet instant, ce plan en particulier, est celui qui toujours, suscite l'émoi de tout mes sens, faisant s'écouler le long de mes joues un larmoiement incontrôlable. Pure frisson d'émotion ineffable face à l'œuvre d'art. S'ensuit l'apothéose de débauche organique et plastique : un corps mécanique mis à nue écorché vif, scrupuleusement décharné dans un saisissant ralenti, laissant cette trace dans la rétine d'une majestueuse et insoutenable automutilation charnelle à l'arrière goût métallique persistant.


Sidéré par ces images hypnotiques touchant à l'extase, et bien qu'ignorant tout des tenants et des aboutissants du scénario, je savais pertinemment que je venais d'assister à l'extrait d'un film sensationnel aux sensations insaisissables. Ce n'est que plus tard que j'allais comprendre l'immanente subtilité de ce passage. En effet, l'efficacité émotionnelle de cette scène réside dans le fait qu'elle met en avant, de manière sous-jacente à la beauté de l'action, toute la détermination de ce cyborg féminin dans sa quête d'une émancipation qui passera par l'abnégation.




3. SPIRITUALISME CYBERNÉTIQUE :

Avec en toile de fond un scénario politique-fiction plutôt abscons, Ghost In The Shell raconte les pérégrinations d'une femme cyborg travaillant au sein d'une section anti-terroriste, le major Motoko Kusanagi, être synthétique au corps athlétique fait de chair et de métal. Son cerveau, bien qu'évolué par des implants afin d'infiltrer le réseau mondial, est le seul organe d'origine biologique qui la compose.

Le ghost, dans le film, représente le siège de l’identité, le lieu de la conscience de soi, construit notamment par les souvenirs (2). Le ghost est l'unique concept, certes ambigüe, qui permet ainsi de définir l'identité propre à chaque individu, assurant la distinction entre humains, cyborgs, et machines / ordinateurs à proprement parler.

Le scénario trouve son point d'ancrage avec l'apparition mystérieuse d'une « entité vivante et pensante issu de l'océan de l'information », l'impalpable Puppet Master, une espèce d'altération du cyberespace qui, ayant pris conscience de son existence, demandera à être reconnu comme forme de vie à part entière. Cette intelligence artificielle à l'indéniable ubiquité, autonome et intangible, capable de s'incarner dans les corps bio-mécaniques ou de pirater les ghosts (la mémoire donc), viendra ébranler ainsi certaines convictions sur notre conception de la vie, dans un monde où ce qui constitue la conscience et la nature de notre être laisse sceptique aussi bien le spectateur que le personnage du cyborg Motoko Kusanagi.

En effet, tout au long du film, le major Kusanagi sera enclin à divers monologues existentiels à propos de ce corps qui ne lui appartient pas, et de ce ghost qui la laisse incrédule concernant sa propre identité, sa véritable personnalité. Son introspection la guidera vers cette forme de vie nouvelle initialement apparue, et qui provoque en elle un fort pouvoir d'attraction. Et c'est dans ce musée qu'elle viendra délibérément faire sa rencontre, en solitaire défiante, happée par ce désir de rentrer en contact avec cette entité consciente. Concrètement, la véritable intention de Motoko sera d'effectuer une plongée psychique dans l'esprit du Puppet Master qui lui proposera dès lors la symbiose de leurs ghosts, autrement dit l'étape finale nécessaire à la création d'une nouvelle espèce, et ce afin d'en assurer la pérennité.

Et la fusion des âmes s'effectuera, l'espace de quelques secondes, sous l'apparition succincte d'un ange aérien dans un spiritualisme éthérée confinant à la transcendance.







Le film illustre ainsi cette hiérarchie des êtres du cyberespace selon des thématiques cyberpunk : l'humain est en lien avec son corps - le cyborg assure un lien transitoire - l'esprit est encore prisonnier de la machine - l'ange est l'état supérieur (3). C'est effectivement imprégnée de spiritualisme et de mysticisme que l'œuvre de Mamoru Oshii aspire à rendre compte de la préséance de l'esprit sur le corps, et ce par un long processus amenant à la fatale annihilation de l'enveloppe charnelle devenu dorénavant superficielle. Motoko trouvera dans la sublimation l'épanouissement vital à sa quête, lui permettant un affranchissement absolu, indépendamment de toutes attaches physiques et sociales, elle qui se « sentait confinée, limitée dans le cycle de son évolution ».

Mais c'est surtout l'essai de Pierre Musso sur le cyberespace qu'il est intéressant de citer (4). Parlant de la dissolution du corps et d'une transformation où intervient le religieux, l'extrait en question résume, à lui seul, tout l'enjeu présenté par le film de Mamoru Oshii : « Ultime étape de l’ascèse cyberspatiale : le complément du branchement du cerveau-ordinateur sur la matrice, c’est la désincarnation du corps. Dans les réseaux du cyberespace, le statut du corps se modifie : l’esprit domine (comme cerveau-réseau-ordinateur), il s’immerge, navigue et disparaît «dans» les mailles du filet. Ce sont des «anges» désincarnés qui communiquent : « Lorsqu’on communique par ordinateur interposé, on communique comme les anges», dit Stewart Brand : alors «communiquent des intelligences désincarnées, supérieurement intimes». Ainsi est restauré le dualisme qui survalorise l’esprit-cerveau, au détriment du «corps-viande». Il s’agit de devenir des «purs esprits», vieux rêve mystique réalisé par l’ordinateur en réseau. »

On comprend mieux dorénavant le parallèle avec la religion bouddhiste et sa conception de l'éveil spirituel, ainsi que la signification inhérente de certaines scènes, préludes à l'extase définitive : celle du générique montrant la fabrication et la naissance du cyborg Motoko - celle de son errance parmi les vitreux spectres de la masse, dans une ville aux nombreux reflets et ectoplasmes chimériques - celle encore de sa plongée sous-marine cherchant à éprouver les sensations d'une renaissance - celle enfin de sa réincarnation dans un corps à l'apparence d'un enfant. Et cette image de l'arbre de l'évolution criblé de balles dans le musée, symbole manifeste d'une humanité arrivée à son terme, annonçant la naissance d'une forme de vie élevée qui lui supplantera, car mieux adaptée à cet avenir cybernétique.

"Le net est vaste et infini".


















4. LE CYBORG ANIMÉ :

Anime, diminutif du mot animēshon (Animation) est un terme communément défini pour désigner une animation en provenance du Japon.

« Tous les films s’apparentent au cinéma d’animation », nous dit Oshii, qui ne se s'embarrasse pas - sauf exceptions - d'une aventure cinématographique réelle trop lourde à supporter socialement pour un homme qui ne cache pas sa misanthropie. Certes, le dessin animé supprime l'imprévisibilité du réel dans l'image, mais il permet en contre partie la maitrise totale de l'artiste sur sa création, et officialise ainsi l'œuvre en tant que perfection, vision intrinsèque et exaltante du réalisateur. Dans Ghost In The Shell, quand bien même le protagoniste principal est un cyborg, et de surcroît un personnage de dessin animé, l'identification pour le spectateur n'est pas inconcevable en termes d'émotions et d'humanité. Bien au contraire, c'est grâce aux spécificités de l'animation en tant que médium, qu'Oshii a su insuffler une âme à ces personnages dessinés, eux même en quête d'une existence, et pourtant si éloigné dans leurs descriptions de la nature humaine.



Ainsi, l'animation permet la création d'un être mythique, le cyborg animé. Cette affirmation est à interpréter selon l'équivocité du terme « animé » : à la fois sur le simple plan technique de mise en forme donnant vie à des personnages sur l'écran, mais également au niveau de l'histoire fictionnelle qui nous est conté, c'est à dire la problématique cyberpunk d'une machine doté d'un esprit. Et toute la singulière sensibilité émanant à la vision de ce film d'animation repose sur cette ambivalence, procurant un émoi indescriptible lié à un fort sentiment d'inquiétante étrangeté. Concept à mettre en rapport avec la première description qu'en fait Ernst Jentsch en 1906 : «c'est le doute suscité soit par un objet apparemment animé dont on se demande s'il s'agit réellement d'un être vivant, soit par un objet sans vie dont on se demande s'il ne pourrait pas s'animer».

On peut ainsi interpréter et mettre en relation ce sentiment de doute sous deux aspects troublants, à la fois sur un plan affectif dans notre rapport à l'image, et sur un plan métaphysique dans notre rapport avec l'objet (pour résumer : l'animation d'un cyborg / le cyborg 'animé'). Il est possible également d'étendre cette formule au sein même de la diégèse : elle fait en cela écho à la quête d'identité du major Kusanagi, mais concerne aussi la nature mystérieuse et imperceptible de l'entité naissante.


haut de page